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Entre le GCC et l’IGAD, les relations bilatérales priment sur l’aspect régional

Les relations bilatérales entre Etats font partie des fondamentaux des relations internationales. Une des étapes suivantes peut être la création de regroupements régionaux avec notamment des intégrations économiques voire politiques et sécuritaires. Les débats actuels autour de la construction européenne, son évolution sont des marquants importants pour analyser les comportements des acteurs étatiques. Comme l’a rappelé le Président français Emmanuel Macron lors de son discours à l’Assemblée générale des Nations Unies, le multilatéralisme (« fort et responsable ») est la solution préconisée et la plus optimale pour trouver des solutions aux problématiques internationales, résoudre les crises[1]. La Péninsule arabique et la Corne de l’Afrique, séparées par la mer Rouge, sont deux blocs régionaux qui restent relativement peu marqués par leurs relations. Si la richesse des uns n’est plus à commenter, la pauvreté des autres ne peut passer inaperçu. Depuis l’accueil par l’Ethiopie des compagnons du prophète qui ont fui l’Arabie saoudite jusqu’aux migrations légales et illégales des pays de la Corne de l’Afrique vers la Péninsule arabique ces dernières années, il y a lieu de constater que les relations existent et pourraient être beaucoup plus soutenues. Il existe des raisons pour comprendre que ces relations restent avant tout bilatérales et auront de grandes difficultés à prendre une dimension régionale, de bloc à bloc.

Deux Blocs régionaux incomplets
Le Conseil de Coopération du Golfe (GCC) est composé de six Etats : l’Arabie saoudite, le Bahreïn, les Emirats arabes unis, le Koweït, Oman et le Qatar. Le Yémen est le seul Etat de la Péninsule arabique qui n’appartient pas au GCC. Il a un statut d’observateur. Sa population de 26 millions d’habitants représente plus de 31 % de celle de l’ensemble de la Péninsule arabique. Sa façade maritime permet le contrôle de l’entrée de la mer Rouge à partir du Golfe d’Aden.

L’IGAD comprend sept Etats : L’Ethiopie, le Soudan, le Soudan du Sud, l’Ouganda, le Kenya, Djibouti et la Somalie[2]. Seule l’Erythrée n’appartient plus à l’IGAD. Elle avait quitté cette organisation en 2007 et son retour est bloqué par les membres de cette institution en raison de l’embargo onusien de 2009. Il est surtout empêché par l’Ethiopie qui conserve la présidence tournante depuis 2008. Comme pour le Yémen, sa façade maritime est conséquente et ouvre sur la mer Rouge.

Le GCC et l’IGAD sont donc des blocs régionaux « incomplets » et le Yémen comme l’Erythrée ont pour vocation de les rejoindre comme membre à part entière. L’absence de ses deux Etats au sein des structures déséquilibre l’espace géographique et manque de cohérence.

L’IGAD et le GCC : un déséquilibre majeur
Nous pouvons nous focaliser sur les trois dimensions économique, sécuritaire et politique.
De très nombreux analystes étudient le potentiel d’un pays à sa croissance. Cette démarche est insuffisante. Il faut lui associer un critère beaucoup plus réaliste et dimensionnant, le PIB/hb[3]. Celui-ci donne une idée du salaire moyen, de la redistribution de la richesse nationale. Si nous étudions ce critère pour le GCC, nous arrivons à un PIB/hb moyen de 32 400 dollars (courants). De l’autre côté de la mer Rouge, le PIB/hb moyen représente 1 180 dollars[4]. La différence est d’un tel niveau que l’on voit mal ce fossé se combler dans les prochaines décennies. Les ressources pétrolières et gazières sont pour une large responsable de la richesse du GCC. Le faible développement reste l’apanage de l’IGAD.

La puissance militaire est aussi un critère notable. Les budgets de la défense sont importants et les matériels sont récents dans les armées du GCC. Mais les derniers conflits et notamment celui contre le Yémen soulignent le peu de qualité de ces armées et de ceux qui les servent. Du côté de l’IGAD, si les armées ont une expérience opérationnelle certaine, elles sont pour la plupart rustiques et participent de très (ou trop) près à la vie politique voire économique du pays. Les armées du GCC et la brigade de l’Est sont loin d’être des outils cohérents. La présence de garnisons américaines, françaises, allemandes, espagnoles, italiennes, chinoises, japonaises soulignent à l’évidence l’incapacité des deux blocs à générer une politique de défense et donc l’obligation de recourir à des forces armées étrangères pour trouver des solutions aux problématiques sécuritaires régionales (terrorisme, piraterie).

Le poids politique des Etats de la Corne de l’Afrique est négligeable. Ils ne sont membres d’aucun forum. Les pays de la Péninsule arabique sont relativement présents sur la scène internationale (G20 pour l’Arabie saoudite, OPEP[5]).

Peu d’éléments rapprochent ces deux blocs régionaux.

L’IGAD et le GCC ne sont pas des ensembles intégrés sur le plan économique
L’IGAD est la moins avancée des huit Communautés économiques africaines. Elle est, en fait, marquée par le couple Ethiopie-Djibouti qui développe une forte activité économique due principalement à l’enclavement. La majeure partie des relations au sein de la Corne de l’Afrique sont bilatérales et il n’existe pas de réels programmes menés par l’IGAD et concernant l’ensemble des membres. De plus, nombre de pays appartiennent à d’autres communautés économiques régionales (COMESA, EAC). Le GCC est un marché commun mais n’a pas réussi à passer à l’étape supérieure (un système financier et économique commun). Il est surtout une base de coopération militaire.

Les deux ensembles n’étant pas des communautés économiques régionales au sens propre du terme, la coopération ne peut être que bilatérale.

Deux régions crisogènes
Plus d’un tiers des forces de maintien de la paix des Nations Unies (37.5%) sont déployées (41 446 hommes[6]) et principalement au Soudan et Soudan du Sud. Il faut rajouter les missions menées par l’Union africaine fortes d’environ 23 000 hommes[7]. Le tableau pour être complet doit comprendre les missions de lutte contre la piraterie, les missions de formation de l’armée somalienne par l’Union européenne. La situation de ni paix ni guerre entre l’Ethiopie et l’Erythrée, les crises qui perdurent en Somalie et au Soudan du Sud, le mini-conflit Erythrée – Djibouti ne semblent pas devoir se résoudre rapidement. L’IGAD ne présente pas d’espoir à court terme de stabilisation sécuritaire.

La guerre civile yéménite s’est régionalisée avec l’intervention militaire des pays du GCC (sauf Oman) et dirigée par l’Arabie saoudite. Les raids aériens saoudiens sont particulièrement meurtriers. Depuis que le Qatar a été accusé de soutien au terrorisme, il a été exclu de la coalition.

Les deux zones respectives ne sont pas stabilisées. De surcroît, l’armée de l’air émirienne s’est déployée en Erythrée pour faciliter ses opérations aériennes[8] au Yémen. Issayas Afeworki trouve de nombreux avantages à cette coopération militaire qui n’est pas appréciée à Addis Abeba. L’absence de paix dans les deux régions ne peut que déboucher sur une incapacité à établir des relations entre le GCC et l’IGAD. La volonté saoudienne de disposer d’une installation militaire à Djibouti et celle des EAU au Somaliland ne sont pas des gages rassurants pour la stabilité de la zone[9].

Des politiques étrangères trop personnalisées
Elles relèvent des décisions d’un petit nombre de décideurs et ne s’appuient pas sur un outil diplomatique affirmé et reconnu[10]. La visibilité diplomatique est très souvent liée aux seuls intérêts des souverains pour la Péninsule arabique. Cette conception de la politique étrangère déséquilibre les relations quelle qu’elles soient. Elle s’appuie sur une vision à court terme et des financements. Pour l’IGAD, les intérêts nationaux priment et il n’y a pas de cohérence entre membres. Le cas de l’intervention de l’Ouganda au Soudan du Sud alors que l’IGAD négociait un accord de paix est révélateur. Les interventions kényanes et éthiopiennes en Somalie puis l’intégration de leurs contingents nationaux au sein de l’Amisom sont aussi la preuve de vision à court terme.

Le financement des populations musulmanes par les Etats du GCC et les migrations depuis la Corne de l’Afrique pour l’IGAD sont les signes les plus visibles des politiques étrangères. L’absence de leadership régional est un élément prépondérant. L’attitude récente de l’Arabie saoudite et de ses proches alliés contre le Qatar ne prédispose pas à la cohérence d’un bloc[11]. Les mesures demandées par l’Arabie saoudite lors de cette crise en disent long sur son incapacité à se projeter comme un acteur régional responsable. Les rivalités Soudan – Ethiopie – Kenya dans la Corne de l’Afrique ne pourront être génératrices d’une quelconque relation de bloc à bloc tant qu’une nouvelle génération de leaders n’émergera pas. Les tentatives de médiation n’ont pas montré un grand élan de réussite de part et d’autre de la mer Rouge. Le processus de Doha pour le Darfour est au point mort ainsi que la médiation qatarienne sur le différend frontalier Erythrée – Djibouti. L’échec de l’IGAD (et IGAD +) sur la résolution de la crise au Soudan du Sud est consternant mais était prévisible.

 

Conclusion
Il n’y a pas de réelles relations entre l’IGAD et le GCC. Elles restent du domaine bilatéral et s’habillent parfois d’une dimension régionale. Il ne peut y avoir de développement économique sans stabilité, sans paix. Les récentes accusations de l’Arabie saoudite envers un Etat membre du GCC, les divergences des Etats de l’IGAD sur la crise au Soudan du Sud ne sont pas des signes annonciateurs d’une quelconque évolution d’intégration et d’une volonté de parler d’une voix.

Sur le plan international, le GCC est une coquille vide avec une dimension militaire. Quant au traité tripartite de zone de libre-échange en Afrique, il a été signé entre le COMESA, l’EAC et la SADC. Au vu de l’appartenance multiple des Etats dans différentes communautés économiques régionales, l’IGAD est la grande absente de cette ébauche d’intégration économique.

Les activités commerciales, de part et d’autre, de la mer Rouge existent depuis bien longtemps mais demeurent du ressort des Etats. Les migrations, qui représentent un problème fondamental pour les deux régions[12], et la lutte contre le terrorisme auraient pu servir de première étape de coordination et de coopération entre le GCC et l’IGAD.

Il n’y a que peu d’espoir de voir ces deux régions devenir des acteurs régionaux et internationaux.

 

Patrick Ferras a effectué la totalité de sa carrière militaire comme officier renseignement au sein d’unités et d’états-majors de l’Armée de l’air et Interarmées. Il est docteur en géographie spécialité géopolitique de l’Université de Paris 8 (Institut français de géopolitique). Il dirige l’Observatoire de la Corne de l’Afrique (www.csba-ferras.eu).

 

[1] Discours du Président Macron à l’Assemblée générale des Nations Unies (20 septembre 2017). Il s’oppose sur ce point à la politique américaine et notamment au regain de tension bilatérale entre Washington et Pyongyang.

[2] Nous n’étudions pas le cas du quasi-Etat du Somaliland dans cette étude. Il serait un point négatif supplémentaire pour le manque de cohérence de la région.

[3] Pour l’Afrique, le PIB/hb le plus élevé est celui des Seychelles avec 15 390 dollars. Le PIB/hb le plus faible est celui du Burundi avec 303 dollars. Les Etats-Unis et la France ont un PIB/hb respectif de 56 207 dollars et de 36 526 dollars (www.banquemondiale.org).

[4] Les données proviennent du site de la banque mondiale consulté le 27 septembre 2017.

[5] Arabie saoudite, EAU, Qatar, Koweït.

[6] Au 31 août 2017, les Nations Unies déployaient 110 481 personnes. A noter, que la mission au Soudan du Sud devrait être renforcée de 4 000 hommes dans les prochaines semaines (www.un.org, consulté le 29 septembre 2017).

[7] La mission en Somalie (22 000 hommes) et l’Initiative de coopération régionale contre l’Armée de Résistance du Seigneur (1 000 hommes).

[8] Zeenat Hansrod, « The UAE expands military presence in the Horn of Africa », http://en.rfi.fr/auteur/zeenat-hansrod/, 25 décembre 2016.

[9] Beruk mesfin, « Could Emirati activism in the Horn make the situation worse? », 26 mai 2017

[10] Beruk Mesfin, « Qatar’s diplomatic incursions into the Horn of Africa », ISS, Novembre 2016.

[11] Fatiha Dazi-Héni, « Les ambitions saoudiennes contrariées – Drôle de guerre dans le Golfe », Le Monde Diplomatique, Juillet 2017.

[12] Décisions de l’Arabie saoudite de rapatrier les « illégaux » en provenance de la Corne de l’Afrique (2013 et 2017).

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