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Donnons du temps au temps ! Abiy Ahmed 2018 : le temps des ajustements internes et régionaux

 

Comme nous l’avions indiqué il y a quelques mois, un Premier ministre éthiopien se devait de tenter de trouver une solution à la situation de  « ni paix ni guerre » qui subsistait avec son voisin érythréen[i]. Force est de constater que le prédécesseur de Abiy Ahmed, Hailemariam Desalegn[ii], n’a pas brillé dans ce domaine malgré une tentative de rapprochement entreprise avec Asmara à la fin de son mandat. Quant à la situation qu’il laisse après six années à la tête de l’exécutif, elle est relativement médiocre : malgré quelques avancées économiques indéniables, les problèmes sécuritaires à l’intérieur du pays n’ont jamais été aussi élevés depuis 1991[iii], l’inflation n’a pas été enrayée, et la dévaluation récente de la monnaie va peser sur le pouvoir d’achat des ménages déjà vulnérables. Désigné par l’ancien Premier ministre Meles Zenawi (1995-2012) pour occuper ce poste, il avait été maintenu à bout de bras par la coalition au pouvoir (EPRDF : Ethiopian People’s Revolutionary Democratic Front) jusqu’à sa démission en février 2018. Cette période de « transition » a pris fin avec la nomination de Abiy Ahmed en avril 2018, une bonne partie de la classe politique ayant ainsi validé la sortie de l’ère post-Meles. L’arrivée d’un nouveau Premier ministre inconnu du grand public il y a encore six mois, est un signe de renouveau non négligeable d’autant qu’il a su d’entrée mettre en œuvre de bonnes résolutions. S’appuyant sur une stratégie de communication inédite en Éthiopie par sa célérité et son efficacité, il a dérouté tous ses adversaires jusqu’à ses opposants au sein de la coalition au pouvoir. Néanmoins, plusieurs signes et la réalité sur le terrain poussent à la prudence quant aux changements annoncés. Nous proposons dans ce texte d’articuler quelques implications majeures de ces mesures entre le niveau régional (vis-à-vis de l’Érythrée et de Djibouti) et intérieur (notamment à l’égard de certains groupes d’opposition).

 

Le rapprochement Éthiopie – Érythrée

Dans les semaines qui ont suivi son arrivée à la tête de l’exécutif, Abiy a réalisé une véritable ouverture sur la scène politique interne en normalisant les relations avec les opposants et en libérant les opposants jusque-là considérés comme des « ennemis ». Des camps d’internement et des centres de tortures ont ainsi été fermés, des opposants politiques libérés, et l’appel au retour au pays des opposants armés entendu : des figures majeures de l’Oromo Liberation Front et de Ginbot 7 sont ainsi rentrées à Addis-Abeba durant l’été, ouvrant une nouvelle ère politique en Éthiopie. Des discussions sont également en cours avec l’Ogaden National Liberation Front (ONLF).

En politique extérieure, la grande réussite d’Abiy Ahmed à court terme concerne bien sûr le réchauffement des relations avec Asmara[iv]. Ce rapprochement est révélateur d’une Éthiopie relativement affaiblie en politique étrangère ces dernières années en raison d’une présence étrangère croissante (route chinoise de la soie, États du Golfe arabique, et plus récemment la Russie). Renouer avec Asmara, c’est donc aussi revenir à l’initiative diplomatique dans la région. Si la rapidité avec laquelle ce rapprochement a eu lieu a surpris, les réactions populaires ont montrées que la paix entre les deux États était quant à elle attendue. Saluée par tous, cette paix est d’abord due à la bonne volonté des deux États d’en finir avec une situation possible de confrontation Le réchauffement entre les deux États a été facilité par certains partenaires extérieurs ou facilitateurs (comme les Émirats arabes unis, l’Arabie Saoudite ou les États-Unis), mais l’Éthiopie et l’Érythrée sont restés maîtres des initiatives et des décisions.. Et l’initiative devait venir de l’Éthiopie puisque la non application de la décision de la commission de la démarcation de la frontière (2002) était de son fait. Le président Issaias Aferworki a saisi la balle au bond.

Ce rapprochement soulève en revanche des doutes sur la capacité de l’Union africaine (UA) et de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) a agir en tant que facilitateurs de paix. Si Mahamat Faki, le président actuel de la Commission de l’Union africaine, a salué le réchauffement des relations entre les deux États, il n’a pas été à l’origine de quelconques initiatives depuis son début de mandat, pas plus que ne l’avait été Madame Nkosazana Dlamini-Zuma, sa prédécesseur. Notons d’ailleurs que l’accord de paix a été signé à Djeddah sous l’égide de l’Arabie saoudite[v] ! Cet épisode rappelle que les deux États ne s’appuient que rarement sur des Communautés économiques régionales ou une organisation continentale.

Les événements sont ensuite allés très vite : les vols ont rapidement repris entre Asmara et Addis-Abeba, la frontière terrestre désormais ouverte laisse passer commerçants et familles – sans qu’aucun cadre n’ait encore été défini pour organiser la reprise des mouvements financiers, économiques et humains entre les pays. Or, le défaut des règles encadrant ces circulations entre les deux pays (utilisation du port, taxes, douanes, rapports monétaires) était précisément aux racines de la guerre de 1998-2000, et non la question frontalière. De très nombreuses annonces ont été faites dans le sens d’une redéfinition de ces échanges, mais des problèmes majeurs restent à régler et il faudra trouver rapidement des compromis. La démilitarisation et la démarcation de la zone contestée, l’utilisation des ports, les migrations, les problèmes liées aux monnaies ne sont que quelques éléments qui laissent penser qu’il faudra plusieurs mois pour voir la véritable fin du tunnel. Il faut donc rester prudent quant aux annonces et aux réalités visibles sur le terrain. L’Ethiopie n’a jamais réellement perdu de vue l’accès aux ports érythréens, et les Erythréens veilleront pour leur part à ne pas devenir un dixième État-région de l’Éthiopie.

 

Le renouveau éthiopien secoue Djibouti

La petite république de Djibouti, surprise par les initiatives de son grand voisin, semble déstabilisée. Sa position était déjà perturbée par les retombées de la guerre au Yémen et le blocus imposé par la coalition menée par l’Arabie saoudite sur le Qatar. En effet, les investissements émiratis en Érythrée dans le cadre de la guerre au Yémen, et le retrait des troupes qatariennes de la frontière érythréenne suite à l’alignement de Djibouti sur l’Arabie saoudite dans la crise du Qatar, avaient déjà redéfini la position de l’État dans la région. De plus, Djibouti, cité portuaire et principal accès à la mer de l’Éthiopie, était en lutte depuis plusieurs mois avec Dubaï World Port suite à la décision de retirer à cette entreprise émirati la gestion du terminal de conteneurs de Doraleh – Djibouti accusant la société émiratie de sous-exploiter ce secteur du port. Mais il ne faut pas s’attendre à une véritable déstabilisation, à terme, Djibouti pouvant bénéficier encore plusieurs années de ses rentes structurelles. La réactivation des ports érythréens par l’Éthiopie et le développement du port de Berbera au Somaliland (opéré par Dubaï World Port et l’Éthiopie) ne concurrencera d’ailleurs Djibouti qu’à un horizon de cinq ans car tout est à reconstruire en Érythrée[vi] et le Somaliland fait face à de nombreux problèmes financiers.

Abritant le siège de l’IGAD, la communauté économique de la Corne de l’Afrique, Djibouti va néanmoins devoir ajuster sa politique régionale suite à cette concurrence pour son activité majeure liée au transport maritime (importations et exportations éthiopiennes). Djibouti se rapproche par exemple à nouveau de la France, longtemps délaissée au profit de nouveaux investisseurs (Chinois) et acteurs militaires (États-Unis). De plus, une nouvelle configuration portuaire va s’installer dans la région, découlant en partie des évolutions politiques internes en Éthiopie et de la redéfinition attendue des relations entre la capitale éthiopienne et ses provinces. Sur ce point, la perspective de décentralisation et de dévolution des pouvoirs aux Régions-États devrait s’opérer à travers trois axes dirigés au Nord vers l’Érythrée (Tegray et Afar), à l’Est vers Djibouti (région centrale de l’Éthiopie) et au Sud-Est vers le Somaliland. Les tensions entre les Émirats arabes unis et Djibouti au sujet du port de Doraleh (Djibouti) risquent quant à eux de perdurer malgré la décision de Djibouti de nationaliser le terminal, leurs investissements à Berbera et en Érythrée (Assab notamment) donnant lieu à un sentiment de containement à Djibouti. Cette dernière, qui s’était satisfaite de son lien privilégié avec l’Éthiopie et de la faiblesse de ses voisins, pourrait éprouver quelques difficultés à revenir sur le devant de la scène régionale même si elle bénéficie des structures les plus avancées et de bases (qu’elles soient militaires ou économiques) assez solides pour demeurer un îlot de stabilité incontournable dans la région à moyen terme.

 

Un enjeu majeur : les élections éthiopiennes de 2019 et 2020

Si l’ouverture de la scène politique initiée par Abiy Ahmed a surpris par son ampleur et sa rapidité, son premier objectif reste de remporter les élections locales de 2019 et les élections générales de 2020. Le dernier congrès de l’EPRDF qui s’est tenu en octobre 2018 a entériné son leadership à la quasi-unanimité et les préparatifs peuvent désormais commencer dans cette perspective importante (voire déterminante) pour l’EPRDF.

Pour l’instant, les oppositions éprouvent certaines difficultés à se faire entendre non seulement parce qu’elles ont été anesthésiées par les offensives des gouvernements précédents, mais aussi parce que le nouveau Premier ministre occupe largement l’espace médiatique. Les partis d’opposition vont ainsi être contraints d’adapter leur stratégie de communication s’ils veulent remporter des sièges dans les administrations régionales en 2019 et des sièges de députés en 2020, et plus largement s’ils souhaitent conquérir l’opinion publique dont semble largement bénéficier pour le moment Abiy Ahmed. Le renouveau, la paix et la démocratisation qu’il appelle par ses discours semble en effet bien accueilli par de nombreux Ethiopiens heureux d’entendre des engagements, et de constater qu’il n’hésite pas à renvoyer ceux qui ne vont pas dans le sens de sa politique.

Malgré ces succès initiaux, le nouveau Premier ministre devra livrer une compétition politique qui s’annonce extrêmement rude face à deux oppositions pour l’instant distinctes : l’une ethno-nationale (Oromo pour sa partie la plus significative), l’autre multinationale (largement ancrée en région Amhara et dans la capitale)[vii]. Ces deux branches d’opposition sont soumises à des reconfigurations profondes, toutes deux contraintes d’ajuster leur position suite au retour des oppositions armées invitées par le Premier ministre à rentrer au pays et à agir dans le cadre des règles de la compétition électorale. Depuis septembre 2018, quelques mois seulement après la nomination d’Abiy à la tête de l’exécutif, l’Oromo Liberation Front et Ginbot 7, mouvements considérés jusque-là comme terroristes par le gouvernement éthiopien et condamnés comme tels par la justice éthiopienne, ont ainsi été accueillis en grande pompe à Addis-Abeba. Un mouvement qui s’est accompagné de la libération des activistes de ces groupes en Éthiopie. Au sein de la branche multinationale éthiopienne, Ginbot 7 négocie notamment avec le Parti Bleu (Semayawi Parti), au détriment des partis plus conservateurs de cette même branche, tels que All-Ethiopia Unity Party. D’autres partis seront sans doute partie-prenant dans les négociations dont l’objectif semble la création d’un nouveau grand parti représentant cette branche et capable de faire face à l’EPRDF aux prochaines élections.

Du côté de la branche ethno-nationale, et plus spécifiquement oromo, il est encore trop tôt pour percevoir les reconfigurations en cours. Le retour de l’OLF en Éthiopie semble avoir suscité un engouement populaire dans les provinces oromo, mais en dépit de la multiplication des drapeaux de l’OLF, le soutien populaire reste très difficile à évaluer. Les héritiers de l’OLF appartiennent en effet à plusieurs générations (de Lencho Lata, l’un des fondateurs de l’OLF, à Jawar Mohamed, jeune nationaliste ambitieux, allié de circonstance d’Abiy) et plusieurs choix stratégiques risquent de les diviser dans la perspective des prochaines élections : faire alliance avec les ethno-nationalistes modérés représentés par Medrek (Front créé à la veille des élections de 2010 auquel appartient notamment Merera Gudina), ou répondre à l’attraction de l’EPRDF/ODM en surfant sur la vague Abiy.

Des reconfigurations politiques majeures sont donc en cours et malgré la difficulté à percevoir clairement les réalignements jusqu’au local, deux grands scenarii (très schématiques) sont envisageables. Le premier est relatif à la poursuite de la normalisation de la vie politique. Une décentralisation confirmée par les élections locales de 2019 permettrait dans un premier temps aux partis d’opposition d’accroître leur marge d’action et la représentativité des élites dans les provinces, enclenchant ainsi une normalisation de la vie politique tout en dessinant un contexte favorable à la sortie des anciennes élites de l’État désormais marginalisées (les élites politiques et économiques tegréennes se repliant dans le Nord). Les partis d’oppositions entreraient ainsi en politique et pourraient enfin expérimenter l’exercice du pouvoir, une première depuis 1995 (hormis une parenthèse limitée entre 2005 et 2010), et condition indispensable à une éventuelle transition politique véritable à terme. Le second scenario, disons pessimiste, verrait se déchirer les opposants entre radicaux et modérés. Les premiers engendreraient une réaction violente du gouvernement qui en profiterait pour refermer la scène politique et enfermer à nouveau les opposants qui n’auraient pas « su saisir leur chance » lorsque la main leur tendue par l’EPRDF. Les modérés s’en trouveraient à nouveau affaiblis et bénéficieraient néanmoins de quelques sièges au Parlement, permettant à l’EPRDF de sauver la face du régime vis-à-vis de la communauté internationale. On pourrait alors, dans de telles circonstances, s’attendre à une reprise des violences dans les régions (surtout Amhara et Oromo, mais aussi au Tigray et au Sud), dont l’ampleur dépasserait celles des dernières années – des conflits ne s’alignant pas seulement sur des lignes ethniques mais intra-ethniques.

 

Conclusion

Il va falloir du temps avant que le nouvel axe Éthiopie – Érythrée ne se consolide. La probable fin de l’embargo sur l’Érythrée qui devrait être décidée en novembre par le Conseil de sécurité des Nations unies enverra un message clair et qui devrait être entendu par l’ensemble du continent. Les États doivent se responsabiliser et compter sur eux-mêmes pour trouver des issues aux conflits, ce que Paul Kagamé énonçait il y a peu de temps en ces termes : « L’Afrique n’a pas besoin de baby-sitters ». En moins de quatre mois, de nombreuses annonces ont été faites de part et d’autre de la frontière entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Il reste maintenant à les convertir en faits perceptibles par la population, car du règlement du conflit et de ses causes profondes (non résolues) dépend la stabilité de la région.

En Éthiopie, Abyi Ahmed représente un espoir qui ne faiblit pas. L’enthousiasme avec lequel ses propositions sont accueillies lors de ses discours souligne l’ampleur des attentes des Ethiopiens. Mais la reprise de l’activité économique et les retombées concrètes des résultats positifs vont nécessiter du temps. Parallèlement, la fin de la période post-Meles incarnée par les mandats d’Hailemariam Desalegn annonce une reconfiguration profonde de la scène politique et partisane.

 

Dr Jean-Nicolas Bach et Dr Patrick Ferras

Jean-Nicolas Bach est docteur en sciences politiques (2011) de Sciences Po Bordeaux-LAM. Il a beaucoup travaillé sur la politique éthiopienne et la Corne de l’Afrique en tant que coordonnateur du Observatoire de l’Afrique de l’Est (CEDEJ Khartoum – CERI Sciences Po).Il est actuellement directeur de l’institut de recherche français au Soudan. , CEDEJ Khartoum (CNRS-MEAE USR 3123). Son adresse email est jeannicolas.bach@cedejkhartoum.com.

Patrick Ferras a effectué la totalité de sa carrière militaire comme officier renseignement au sein d’unités et d’états-majors de l’Armée de l’air et Interarmées. Il est docteur en géographie spécialité géopolitique de l’Université de Paris 8 (Institut français de géopolitique). Il dirige l’Observatoire de la Corne de l’Afrique (www.csba-ferras.eu).

 

[i] Ferras Patrick. ‘’Ethiopie: les forces de défense nationale à la manœuvre.’’, http://www.sciencespo.fr/ceri/fr/content/observatoire-de-l-afrique-de-l-est, 06/2017.

[ii] Premier ministre de la mort de Meles Zenawi en 2012, jusqu’à sa démission en février 2018.

[iii] Depuis le début des manifestations en 2014, des centaines de manifestants et activistes ont été tués par les forces de l’ordre et des milliers enfermés. Le nouveau Premier ministre a mis fin à cette politique gouvernementale répressive depuis son arrivée au pouvoir.

[iv] Bulletin de juillet-août 2018 de Life and Peace Institut.

[v] Cet accord fait suite à la Déclaration conjointe de paix et d’amitié signée en juillet 2018.

[vi] Wodojo Kejela Anene, Ethiopian Business, 15 octobre 2018, pp. 57-58.

[vii] Bach, Jean-Nicolas. ‘’Les élections générales de 2015, un drame en trois actes pour l’opposition libérale multinationale.’’, Critique internationale, no. 76 (juillet-septembre 2017) : p. 147-165.

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